( Au moment où je commence cette dégustation, je suis dans un état d'inquiétude qui, je suppose est inhérent à toute Création : c'est la première fois qu'on essaye de faire un Blanc à Brames-Aïgues. Alors depuis qu'il est en bouteille, je guette la réponse à mes interrogations dans le regard des autres : sans sécurité, ni référence ... )
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Après avoir fait sauter le bouchon,je verse délicatement le vin et prends plaisir à écouter le bruit du liquide qui coule dans mon premier verre ...
Pour commencer je le regarde par transparence, pour tenter d'en apprécier la couleur : jaune d'or avec d'imperceptibles reflets verts; des larmes grasses glissent langoureusement le long des parois, qui donnent une véritable impression d'épaisseur.
Au premier coup de nez, je suis imprégné d'une forte odeur, comme primitive. Pour en saisir la subtilité, j'impulse un doux mouvement de rotation au liquide, et je replonge nez en avant, au coeur du vin : les arômes d'emblée puissants sont complexes et mélangés : c'est luxuriant comme une tapisserie du 18°, et dans le même temps, très moderne : comme un riche bouquet herbacé, agrémenté d'une pointe miellée. Je cherche les mots justes que j'hésite à donner : peut-être chèvrefeuille, peut-être agrume, peut-être muscat, innommable en fait.
Alors portant mes lèvres au bord du verre, j'introduis doucement le vin dans ma bouche, et me laisse imprégner tout entier, avant d'avaler la première gorgée. Une agréable perception envahit pleinement le palais : ni trop acide, ni trop fort; il laisse un sentiment d'équilibre, une douce impression de plaisir. Alors, en finissant, gorgée après gorgée, une sensation enivrante fini par me pénétrer ...
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Au deuxième verre, les arômes se précisent et me transportent au delà de maintenant, réveillant des souvenirs oubliés, et qui reviennent presque intacts : c'était un concert donné en plein air, avec le parfum de l'herbe humide qui se mêlait à son parfum de femme, musqué mélangé de miel ; j'étais allongé entre ses jambes, la tête posée sur son ventre, pendant que sur le scène, un chant suave, chaud, féminin, s'élevait et remplissait l'air immobile et mon coeur de bonheur.
Et puis c'est une musique d'accordéon qui se répand et inonde ma tête, et cette fille aux cheveux frisés comme de lionne, qui me regarde de ses grands yeux rieurs, et que je fais tournoyer dans une valse endiablée.
Et c'est la senteur de ses cheveux que je retrouve ce soir et qui m'enivre, comme si c'était le parfum de la liberté, une liberté au coeur tendre.
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Au troisième verre, les arômes se brouillent et se mélangent, les mots s'emmêlent dans ma tête si bien que le doute m'envahit : je cherche fébrilement mes sensations premières. On dirait qu'elles se sont évanouies et me revient ce que m'avait dit cette femme mystérieuse quand je lui avais tenu un discours analogue : "que tout cela n'était que des mots , de jolies phrases mises bout à bout pour épater la galerie : des jambes langoureuses, mon oeil !... des arômes de pamplemousse, à d'autres !... et des parfums de foin séché... de jasmin tant que tu y es !... dis nous s'il est bon ou non, ton vin, et ne nous casse pas les manivelles avec des phrases alambiquées !". Et moi qui avais fait tant d'efforts pour apprendre à échanger mes impressions ... je suis rempli d'un sentiment de colère et de tristesse en me rappelant cette difficulté à communiquer .
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Au quatrième verre me vient l'idée que ce n'est jamais que du jus de raisin. Et c'est drôle plus je déguste, moins je sais ou j'en suis. Je perds la notion du goût habituel, et arrive une impression d'étrangeté, comme si ce verre m'ouvrait la porte d'un monde autre, inconnu. Un monde qui ne cesserait de nous surprendre et de s'échapper. Un monde fascinant et inquiétant à la fois. Un monde qui ne se laissera jamais totalement connaître. Comme dans le ciel du soir, la lune qui vous regarde de ses grands yeux familiers et qui pourtant jamais ne livrera sa face cachée ...comme une amie tendre et proche et qui reste si secrète cependant. Avec cette image dans la tête, la colère me quitte et une bouffée de tendresse m'inonde doucement.
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Le cinquième verre me distille une sensation de liberté nouvelle qui dissout les angoisses précédentes. Personne à présent ne peut plus m'empêcher de respirer ! Les arômes herbacés, que je retrouve maintenant, me rappellent les parfums du printemps, au moment où la nature revit, où les choses basculent. et ces senteurs de miel sont ceux que je retrouve dans ses cheveux noirs. Ses cheveux dans lesquels j'aime tant plonger et me perdre : ils ressemblent à la chevelure de Dyonisos, faite de liane et de jeunes pousses de vigne, symbole de la vigueur et de la puissance de la vie. Dans mon rêve je deviens Prométhé, changeant de peau et de couleur, ange puis démon, aigle puis dauphin, homme puis femme ... dans le rythme des parfums successifs qui parviennent à mes narines.
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Au sixième verre, un profond sentiment de bien être se distille et me pénètre progressivement; et mon esprit vagabonde maintenant comme libéré des contraintes : autour de la table un cercle c'est formé, un cercle d'amis et d'inconnus : il émane d'eux une chaude odeur de convivialité et de plaisir partagé. Et voilà qu'ils se lèvent et entament une marche, une marche joyeuse et tranquille, une marche calme et irrésistible. Des larmes douces et épaisses coulent le long de mes joues !
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Pour remplir le septième verre j'ai dû vider la bouteille. je colle mon oeil au goulot et regarde dans la direction du soleil : il me sourit et ......
( On a retrouvé Alain , qui dormait sur la table, le stylo encore dans les mains, devant lui :une bouteille vide, un vieux cahier et un verre spécial à dégustation. il avait l'air heureux. signé Joana ).